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FONDS DE DOTATION
Histoire

Une maîtresse sage-femme.

1759 : Angélique rangeait avec soin sa « machine » dans la malle calfeutrée qui servait à la transporter. Tous les deux mois, c’était une nouvelle étape d’un tour de France qu’elle s’était imposée et à chaque fois les démonstrations de sa « machine » étaient le clou de son enseignement et son succès auprès des femmes. Car Angélique-Marguerite de Boursier du Coudray était la maitresse sage-femme qui avait décidé d’enseigner son art à toutes les matrones de France.

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Pour être clair, ce n’était pas vraiment du luxe et en dehors de celles qui avaient pu assister à son enseignement au Châtelet de Paris, le niveau de ces accoucheuses (qu’on appelait encore des « matrones » ou même des « ventrières »), formées sur le tas était vraiment catastrophique. D’ailleurs la mortalité infantile restait aussi dramatique que celle des siècles précédents et dépassait les 50% même dans les familles les plus aisées. Les matrones qui avaient la charge de cette fonction étaient souvent des femmes qui avaient elles-mêmes été plusieurs fois mères et qui faisaient finalement bénéficier les plus jeunes de leur expérience propre. Il était recommandé qu’elles fussent elles-mêmes ménopausées, qu’elles fassent respecter les principes religieux et la pudeur ecclésiastique. Ainsi il n’était pas question d’envisager l’accouchement en enlevant les jupes et les jupons de la parturiente et tout devait se faire à l’aveugle, la femme restant assise et l’accoucheuse accroupie devant elle, prenait les repères de son toucher vaginal en partant du genou. Chaud, très chaud !

Mais les choses changeaient. La mortalité au cours des accouchements n’était plus acceptée comme une fatalité divine. Un certain Montesquieu, qui avait publié des « Lettres Persanes », avait fait dire à ses turcs que le monde était languissant, que le nombre d'habitants semblait se réduire, et que les sages-femmes en étaient responsables, véritable danger pour la population. Ce n’était pas tout à fait juste mais ce n’était pas non plus tout à fait faux. Mme du Coudray, maîtresse sage-femme du Châtelet le savait bien.

C’était pour cette raison qu’elle avait décidé de revenir dans son Auvergne natale et qu’elle avait cherché par tous les moyens à être comprise de ces femmes ignorantes qui ne savait ni lire, ni écrire. Pour rendre ses cours palpables, elle avait eu l’idée géniale de concevoir et de fabriquer sa « machine ». Cette machine était un mannequin fait de bois, carton et tissus reproduisant grandeur nature le bassin d’une femme en couches et permettant de guider les manipulations d’une débutante. Le crâne du mannequin était en bois pour que l’on puisse le sentir au toucher vaginal comme s’il s’agissait du crâne d’une présentation réelle. Il comportait également 21 petites étiquettes cousues qui permettaient aux élèves d’identifier les différents organes de la reproduction, notamment l’utérus, les ovaires ou les trompes et de les situer par rapport à l’intestin et la vessie.


Angélique décrivait cette « machine » avec un amour quasi maternel dans son « Abrégé de l’Art » elle représentait : « le bassin d'une femme, la matrice, son orifice, ses ligaments, le conduit appelé vagin, la vessie, et l'intestin rectum. J'y joignis un modèle d'enfant de grandeur naturelle, dont je rendis les jointures assez flexibles pour pouvoir les mettre dans des positions différentes, un arrière-faix avec les membranes et la démonstration des eaux qu’elle renferme, le cordon ombilical, composé, composé de ses deux artères, et de la veine, laissant une moitié flétrie, et l’autre gonflée, pour imiter en quelque sorte le cordon d’un enfant mort, et celui d’un enfant vivant, auquel on sent les battements des vaisseaux qui la composent. J’ajoutai le modèle de la tête d’un enfant séparée du tronc, dont les os du crâne passaient les uns sur les autres. »
Un bricolage à la fois exact et génial, confirmant le fait que pour être accoucheuse, il fallait savoir se servir de sa tête et de ses mains !





On pouvait passer ainsi aux travaux pratiques, ce qui valait toujours mieux que les discours. L’intendant d’Auvergne avait été séduit par son idée et avait trouvé Angélique « très habile et de bonne volonté » et avait décidé que les principales villes de sa province devaient posséder une « machine ». En 1758, l’enseignement avait été approuvé par l’Académie de chirurgie et l’année suivante le roi lui-même, bien renseigné par les avis de la Pompadour, lui avait donné un brevet et une pension de 8000 livres par an, avec l’instruction formelle de donner son enseignement dans tout le royaume. Angélique avait donc fait ses malles, emballé sa machine et s’était mise en route.


Angélique avait chargé ses bagages dans la berline et elle soufflait en tirant sa malle. Avec le temps elle avait pris de l’embonpoint et se présentait maintenant comme une maîtresse femme au caractère bien trempé certes, mais obèse et torturée par la goutte. Il était loin le temps de sa taille fine et des longues nuits de veille quand elle était la jeune élève de la dame Bairsin au Châtelet de Paris. Celle-ci lui avait appris la précision dans l’analyse des cas difficiles, la patience au chevet des femmes et l’importance du savoir dans un métier qui en avait bien besoin. Il fallait absolument convaincre les sages-femmes que toutes les vieilles superstitions héritées de la nuit des temps étaient inutiles voire dangereuses : la graisse vipère sur le ventre des femmes et la dépouille d’un lièvre semblaient encore indispensable à certaines pour favoriser l’expulsion, dénouer toutes les cordes de la maison, ouvrir les verrous et détacher les vaches devaient empêcher les présentations dystociques. Autant de superstitions colportées qui attiraient les foudres des barbiers-chirurgiens qui se plaçaient progressivement pour discréditer les matrones afin de prendre leur place.

Brinqueballée dans la berline avec la petite équipe qui l’accompagnait dans ses déplacements, Angélique du Coudray repensait à cette nuit du 6 septembre 1757. Elle venait juste de retrouver l’Auvergne après son séjour à Paris et avait été appelée au château de Chavaniac, ancienne bâtisse du XIVe siècle, pour un accouchement qui se présentait mal chez Marie-Louise de la Rivière, épouse du marquis Motier de La Fayette, vieille famille noble d’Auvergne. La tête ne descendait pas dans la filière pelvienne. Il avait fallu à Angélique toute sa science et toute sa dextérité pour sauver le petit Gilbert et sa mère. Tout le monde en avait parlé car la famille La Fayette était célèbre dans toute la province et surtout très riche. Cette naissance avait même été considérée comme miraculeuse. Angélique avait été largement remerciée et récompensée mais en réalité cet évènement, certes exemplaire, ne faisait que s’ajouter à toutes ces nuits qu’elle avait sacrifiées au service des enfants.


En réalité, et Mme du Coudray le savait bien, l’idéal aurait été de créer des « maisons de maternité » où l’on aurait rassemblé toutes les compétences obstétricales au service des accouchements simples mais aussi difficiles, en sachant qu’il était presque impossible de les prévoir. Mais, il y avait peu de maternités en France. Il en existait une à Paris, à l’Hôtel-Dieu qui recevait des femmes enceintes depuis le Moyen-Âge. Et dans d’autres villes existaient aussi de ces gésines, mais ces structures recevaient très peu de femmes parce qu’accoucher hors de chez soi correspondait un statut honteux : quand on accouchait hors de chez soi, c'est qu'on ne pouvait pas accoucher chez soi (c’était une évidence !). C'était soit qu'on était trop pauvre pour pouvoir accoucher dans sa propre maison, soit qu'on n’était pas mariée, donc fille mère, et qu’on n’avait que le choix d’aller se réfugier dans cette gésine hospitalière.
Le succès d’Angélique commençait à susciter bien des oppositions. Certains médecins en particulier s’irritaient de plus en plus de la présence de ces matrones dans une spécialité qu’ils voulaient s’approprier. Un des plus agressif était Alphonse-Louis Leroy déjà bien connu pour son impatience, son exagération en toutes choses et son opiniâtreté dans les discussions. Il s’était fait remarquer par son opposition à la vaccination et à son soutien pour la symphysectomie qu’il considérait comme indispensable pour faciliter les accouchements. Angélique était pour lui l’archétype de ces femmes dangereuses qui ne comprenaient rien à ce qu’il estimait être le progrès en matière d’obstétrique.

Angélique du Coudray était tout sauf naïve et si elle défendait ses consœurs, c’était parce qu’elle était persuadée qu’un accouchement ne pouvait pas se résumer à un acte technique et qu’une dimension humaine était indispensable pour conforter la parturiente. Elle savait bien que les matrones connaissaient tous les secrets de famille et s’en faisaient souvent la complice. Combien de nouveaux nés de très jeunes femmes avaient été déclarés au nom de la mère de l’accouchée pour éviter la honte et l’opprobre de la fille…
Elle savait aussi qu’en attendant le moment de délivrer la femme, on devait la consoler le plus « affectueusement possible » mais aussi avec un air de gaieté pour éloigner toute crainte de danger. Elle précisait : « Il faut éviter tous les chuchotements à l'oreille, qui ne pourraient que l'inquiéter et lui faire craindre des suites fâcheuses. On doit lui parler de Dieu et l'engager à le remercier de l'avoir mise hors de péril. Si elle recourt à des reliques, il faut lui représenter qu'elles seront tout aussi efficaces sur le lit voisin qui si on les posait sur elle-même, ce qui pourrait la gêner... ». Et cette présence, elle n’était pas certaine que les barbiers-chirurgiens seraient capable de l’assurer.
Mais personne ne s’y trompait, cette bienveillance à l’égard des femmes n’allait pas sans l’affirmation forte de ses principes et pour être une maîtresse sage-femme, elle apparut surtout aux yeux de ses contemporains comme une maîtresse femme avec laquelle il n’était pas bon de discuter. En réalité, elle s’était progressivement entourée d’une véritable cour qui suivait ses périples et vendait ses manuels et ses « machines » contre espèces sonnantes et trébuchantes. En fait de machine, elle avait réussi aussi à monter une machine à succès et à richesse qui attiraient sur sa tête les rancœurs à la fois des autres matrones mais aussi des chirurgiens qui ravalaient leur jalousie de sa protection royale. Femme de talent et aussi femme d’affaire, Angélique ! Elle avait demandé à sa nièce Mme Coutanceau et à son mari de la rejoindre pour l’épauler en famille.

Pendant les 25 années de son voyage, elle ne cessa d’améliorer sa méthode en ajoutant des planches illustrées à son manuel et en améliorant son mannequin par de nouveaux détails toujours plus réalistes. Elle fut incontestablement une actrice importante du recul de la mortalité infantile de son temps. Toujours active et passionnée par ce qu’elle savait être sa mission, le temps passa très vite sur les routes du royaume. Mais Angélique voyait bien le grand dénuement des provinces françaises qu’elle traversait. On avait changé de Louis ; mais ce roi semblait si loin dans sa capitale et les bourgeois chez lesquels elle s’arrêtait cherchaient à définir le besoin d’un changement encore un peu confus mais qui ne demandait qu’à s’exprimer. Quand la Révolution survint, Mme Du Coudray frôlait ses 74 ans. Elle avait formé plus de 5000 sages-femmes en ses années d’itinérance et environ 500 chirurgiens. Elle habitait maintenant chez sa nièce Mme Coutanceau, sage-femme elle-même. Les deux femmes comprirent rapidement que l’enseignement de l’obstétrique allait comme toutes les autres disciplines médicales, disparaître des priorités. Il fallait tenter d’agir. Mme Coutanceau rédigea et présenta à l’Assemblée nationale un mémoire pour en rappeler l’importance. Au passage elle rappelait que la naissance si difficile de La Fayette, devenu maintenant le « héros des deux mondes », était due au talent de Mme du Coudray. Il fallait bien jouer toutes les cartes possibles, car Alphonse Leroy, le vieil ennemi qui voulait réserver les accouchements aux hommes, remontait en audience porté par ces temps troublés et ironisait comme à son habitude sur la demoiselle qui enseignait les accouchements avec sa poupée ! Heureusement le grand anatomiste Félix Vicq d’Azyr, fondateur de la Société royale de médecine, dans son Instruction sur la manière d’inventorier et de conserver, dans toute l’étendue de la République, tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à l’enseignement (1794), lança une enquête en province sur l’enseignement des accouchements qui s’avéra très favorable à l’action d’Angélique.

Mais les choses ne s’arrangèrent pas pour autant. Les titres étaient abolis, la loi d’Allarde permettait à n'importe qui de se prétendre accoucheur ou médecin. Quant à la faculté de médecine elle-même, la Convention venait de la supprimer ! En outre, l'État devenait pauvre ; la pension d’Angélique n'arrivait plus. Il avait fallu vendre ses biens amassés au cours de sa carrière pour subvenir aux besoins. D’ailleurs Mme Coutanceau, n’avait rien perçu depuis le dépôt de son mémoire mais, lumière d’espoir, elle devenait cependant en juillet 1793 la première directrice d'une maison de maternité qui venait d'être fondée. Mais la Terreur s'installait. Tous étaient inquiétés. Les deux femmes durent alors faire valoir un certificat de civisme. Mais un jour, sa nièce et son mari étant absents, Mme du Coudray mourut, ruinée et désabusée par l’incompréhension et le mépris des nouveaux dirigeants.


 

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