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FONDS DE DOTATION
Histoire

Hildegarde, une naturopathe visionnaire au XIIe siècle

Pour beaucoup de nos contemporains, le retour à une médecine par les plantes est salutaire. Comme un retour aux sources en quelque sorte…

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Il est vrai que depuis le paléolithique, nos ancêtres cueilleurs ont compris que certaines plantes possèdent un effet sur la santé des corps et que les femmes-médecine des clans néanderthaliens conservaient des graines dans leurs outres pour les utiliser quand elles le jugeaient utile. Ce sont les pharmaciens du XIXe siècle qui découvrent qu’on peut extraire les principes de ces plantes pour en faire des médicaments, comme Sertürner l’a montré le premier en isolant la morphine à partir du pavot.

Mais les partisans de la nature restent toujours actifs et prônent que l’effet des fleurs et des feuilles est bien meilleur pour l’organisme que celui d’un vulgaire comprimé. Et nos naturopathes modernes n’hésitent pas à plonger aux sources de la connaissance, c’est-à-dire dans les écrits d’Hildegarde de Bingen datant tout de même du XIIe siècle et qui restent aujourd’hui encore des best sellers !

Mais qui est donc cette Hildegarde ?

Sainte Hildegarde de Bingen est une vraie sainte de l’Église Catholique, reconnue en 2012 pour sa vie exemplaire par le pape Benoit XVI, allemand comme elle, et considérée pour beaucoup comme la première naturopathe de l’histoire. En réalité la vie d’Hildegarde met en lumière bien plus que celle d’une religieuse férue de plantes pour nous faire découvrir une des femmes les plus inspirées et les plus savantes du Moyen-Âge.

La recluse.

Comment peut-on comprendre aujourd’hui que des parents conduisent leur petite fille de huit ans dans un reclusoir ? C’est-à-dire l’enferment dans une cellule dont elle ne doit jamais sortir, en l’extrayant du monde, en prononçant les paroles de la messe des morts et en lui délivrant l’extrême onction. Alors qu’elle n’a que huit ans, Hildegarde est morte pour le monde dans sa cellule du couvent de Disibodenberg en Franconie.

On ne sait pas comment elle a vécu cette séparation. Accepte-t-elle son destin avec l’obéissance requise pour une fille de la noblesse en ce début du XIIe siècle ? Elle semble pourtant bien se plier à la dure règle bénédictine, au silence et aux privations. On l’imagine dans la solitude, plongée dans la prière et l’étude, persuadée déjà que la connaissance est le seul moyen pour une fille de gagner son indépendance au moins spirituelle.
Une vie donc vouée à la réflexion et au silence ? Mais chacun sait que les desseins divins sont impénétrables et un autre destin allait bientôt s’entremêler à celui d’Hildegarde pour le faire éclater en lumière et changer cette muette en la femme qui allait (et de loin) le plus parler de son siècle. Ce destin se nomme Jutta, fille du comte de Sponheim qui à la suite d’une maladie dont elle a guéri miraculeusement décide de refuser tous les mariages que peut lui faire espérer sa haute lignée et se consacrer à Dieu. Elle n’a que six ans de plus qu’Hildegarde mais une culture considérable pour une fille de son temps*. D’abord recluse et adepte de toutes les privations et souffrance qui lui semblent la rapprocher encore de l’absolu (elle jeûne, se flagelle et porte des chaines à même son corps tuméfié !), elle choisit pourtant alors qu’elle a 20 ans, de s’occuper de l’instruction des quelques jeunes filles du couvent dont elle devient l’abbesse. Hildegarde est une d’elles, elle est d’ailleurs sa parente. C’est la naissance d’un couvent de religieuses bénédictines qui, avec celui des moines de l’endroit, va former un double monastère.
Hildegarde apprend à écrire sous la férule de Jutta mais elle apprend aussi à chanter et à réciter. L’élève est douée, elle apprend très vite la musique et aussi à jouer de la cithare et du psaltérion. Personne ne peut encore deviner qu’elle va devenir la plus grande compositrice de son temps et que ses musiques sont toujours interprétées au XXIe siècle. Et puis elle apprend la rhétorique, la dialectique, la grammaire la géométrie, l’arithmétique et l’astronomie qui prélude à l’astrologie et à la connaissance du macrocosme dont l’homme n’est que la représentation en miniature. Que se passe-t-il entre Hildegarde et Jutta ? Une sorte d’accord parfait sans doute où ces deux femmes conscientes de leur rôle dans la société décident d’imposer leur foi et leur féminité au monde. Alors dans le secret de leur cellule, ces deux femmes parlent, parlent comme pour rattraper ces années de silence qui les étouffent. Il faut tout se dire, même ce qui ne peut pas être dit comme ces visions qui hantent Hildegarde depuis l’enfance et que Dieu lui demande de faire connaître. Hildegarde se doit d’enseigner les hommes, elle le sait depuis toujours, depuis que Dieu lui parle ; c’est à la fois son droit et son devoir. Sa période de réclusion n’était que le prélude réflexif nécessaire à l’explosion d’un infini talent.
Mais pour écrire, Jutta sait qu’Hildegarde a besoin d’un moteur et d’un confident capable de la hisser au meilleur d’elle-même, à l’expression de ce divin qui l’inspire et dont son élève lui a enfin parlé. Mais le latin d’Hildegarde n’est pas parfait, elle a besoin d’un autre maître, d’un mentor qui soit aussi digne de recevoir toutes les confidences. Elle choisit Volmar, le père prieur de l’abbaye bénédictine et quand elle meurt, en 1136, elle sait qu’Hildegarde est prête pour assurer sa succession comme abbesse et aussi pour réaliser son immense destin.
Une médecine au service du peuple.
Nous sommes encore à l’époque de la médecine monastique et la seule possibilité de soin pour le peuple des campagnes est le couvent. L’abbesse se doit de diriger les soins. Mais Hildegarde a trop conscience de son ignorance dans ce domaine pour la supporter plus longtemps. Il faut plonger dans tout ce savoir. Elle est séduite par la théorie des humeurs du grand Hippocrate, cet équilibre nécessaire à la santé du corps, cette harmonie qui reflète les grandes constantes de l’univers dans le microcosme du corps humain. L’air, le feu, la terre et l’eau dominent nos vies et gouvernent nos humeurs. Le sang, la bile jaune et la bile noire, la lymphe s’affrontent et se mêlent pour assurer la santé et le clarissime Galien a montré comment les plantes, les terres et les métaux pouvaient intervenir pour préserver ces équilibres. Placé au cœur du cosmos, l’homme vit de ses quatre humeurs à l’instar de l’univers. Tant qu’elles se trouvent en équilibre, l’homme est en bonne santé. C’est le déséquilibre qui engendre la maladie ! Elle conçoit la théorie des quatre humeurs, non pas comme des liquides organiques, mais comme des ensembles de tendances, de prédispositions et de réactions morbides, sur un double plan physique et spirituel. Elle applique cette théorie à la création de l’homme par Dieu, puisqu’le fait naitre à partir de la terre !
Les végétaux sont aussi composés de qualités premières : ils sont chauds ou froids, secs ou humides. L’harmonie peut donc être rétablie par un régime alimentaire approprié et des préparations à base de plantes choisies. C’est la base du raisonnement thérapeutique d’Hildegarde. Elle fait preuve d’une curiosité insatiable pour les phénomènes naturels, et va donc rédiger des ouvrages qui se préoccupent de la médecine de son temps . L’ensemble est impressionnant par la connaissance de la nature que de tels ouvrages impliquent, connaissance qui provient en partie de son observation personnelle et en partie de ses lectures. Comment apprend-elle que la petite fleur jaune de l’arnica des montagnes est souveraine sur les plaies et bosses ? Comment sait-elle que l’ortie brulante pilée et diluée dans l’huile d‘olive évite les pertes de mémoires ? Comment connait-elle enfin les vertus du pain des gaulois que prônent les druides en ne choisissant que la farine d’épeautre pour nourrir les humains. Il est certain que notre mère abbesse ne se contente pas de lire son Galien, mais parle avec tous ces prêtres-vagabonds qui arpentent le pays et avec les guérisseuses que certains ont tôt fait d’appeler des sorcières. Mais rien ne peut arrêter Hildegarde dans sa quête de savoir.
Aidée par Volmar qui lui est devenu une plume indispensable, elle rédige ses deux ouvrages médicaux où l’homme est mis au centre de l’univers dont il ne fait qu’exprimer la grandeur du plan divin. Tout a du sens dans cet univers que Dieu a voulu parfait et où tout s’exprime. Les minéraux et les pierres sont eux aussi chauds ou froids et participent à l’équilibre du corps humain qui s’inscrit dans un cercle parfait dont le centre est le sexe d’où vient la fécondité. La femme est différente de l’homme car elle est née de sa chair, alors que Dieu a fabriqué Adam à partir de la terre, mais cette différence même explique l’amour, l’amour des corps et l’amour des âmes qui dirige pulsions et passions. Quelle mystique expérience peut expliquer cette finesse dans la psychologie amoureuse, quelles lectures pour tout dire inexistantes au XIIe siècle, peuvent instruire notre mère abbesse recluse dans l’aspect psychosexuel de cette œuvre, comment peut-elle présenter les types masculins et féminins dans une galerie de portraits qui reste sans équivalent dans la réflexion sur le comportement amoureux de son temps ? Pour expliquer la fécondité, sujet qui fait encore débat à l’époque puisqu’on ne sait pas encore qui des organes de l’homme ou de la femme participent à la conception du futur enfant, elle parle de semence masculine et d’écume féminine. On ne peut que laisser planer le mystère et imaginer le rôle des visions ou de la présence de Volmar qui vit près d’elle pendant soixante ans et qu’Hildegarde pleure à sa mort comme un époux défunt ?
La Musicienne et la rebelle.
Mais la santé du corps ne peut se concevoir sans celle de l’âme. Par quelles voies Dieu parle-t-il aux esprits. Jutta lui en a donné une clef en lui apprenant la musique et Hildegarde se met à rechercher dans une suite d’œuvres qu’elle fait chanter à ses sœurs au cours des offices, une expression de la voix de Dieu. Mais cette musique divine est aussi faite pour apaiser les âmes que les corps et Hildegarde est bien persuadé de la vertu thérapeutique de sa musique. L’œuvre d’Hildegarde est virtuose et puissante, parfois la ligne mélodique nécessite des qualités remarquables dans le registre des interprètes.
Mais déjà l’esprit d’indépendance et de même de rébellion de la mère abbesse s’exprime face à sa hiérarchie. En effet, on n’a pas le droit au Moyen Âge d’utiliser des instruments de musique dans les églises, la musique même y est interdite par certains, quant aux femmes elles n’ont pas le droit de chanter pas plus que celui de parler dans une église. C’est alors que la parole de l’abbesse commence à se faire entendre, elle ne supporte plus le silence dans lequel on l’a trop enfermée. Elle doit maintenant parler… elle va parler au nom de toutes ses sœurs, car Dieu lui demande de s’exprimer à la face du monde. Pour la musique, elle se rebiffe : « Dieu doit être loué avec tous les instruments de musique que les hommes sensés et ingénieux ont inventés ». Et l’office sera mené comme elle l’entend. D’ailleurs les candidates accourent pour grossir la sororité des moniales du couvent. Mais trop de mauvais souvenirs sont liés à Disibodenberg , il faut partir, créer une nouvelle communauté à Rupersberg où la réclusion ne sera plus qu’un mauvais souvenir, où les souffrances corporelles de Jutta n’auront plus cours, où les moniales pourront enfin s’exprimer par la prière et surtout le chant.
A partir de 1146, elle se décide, aiguillonnée par Volmar, à porter sur le papier ses visions. Qui rédige ? Volmar sans doute, le latin d’Hildegarde est trop faible. Qui dessine les enluminures ? Hildegarde évidement, laissant ses dons d’artiste s’exprimer. C’est le « Scivias », qui attire l’attention du pape Eugène III et surtout de Bernard de Clairvaux qui déjà décide des notoriétés. Elle rédige ensuite deux autres livres visionnaires, le ‘Livre des mérites’ et le ‘Livre des oeuvres divines’ ce qui lui ouvre le dialogue dans plus de 300 lettres avec les plus grands de ce monde : l’empereur Frédéric I, le roi Conrad II, le roi d’Angleterre Henri II, Aliénor d’Aquitaine, l’impératrice de Byzance Berta…
La notoriété de Hildegarde est devenue internationale et à l’âge de 70 ans elle entreprend quatre grands voyages. À ces occasions, elle prêche dans quelques-unes des plus grandes cathédrales de l’empire comme Cologne, Trèves, Liège, Mayence ou Metz et même sur les places publiques, ce qui est exceptionnel pour une femme. Lors de ces occasions, elle n’hésita pas à fustiger assez rudement les dignitaires de l’église dans les villes visitées, comme à Cologne : « Vous êtes la nuit, l’obscurité, un peuple arrogant qui ne marche plus dans la lumière à cause de vos richesses. Vous ne voyez que ce que vous avez produit, vous ne faites que ce qui vous plaît ».
Le mystère.
Il est très difficile de juger une personnalité aussi complexe qu’Hildegarde. Certains mettent en exergue la sainte mystique, d’autres la première naturopathe de l’histoire, certains la voient comme un grand médecin ou une des plus grandes artistes de son temps. Il faut aussi la penser comme une cuisinière qui prépare des petits plats pour Volmar tout en lui dictant son œuvre inspirée directement par Dieu. Mais qui inspire à la mère abbesse l’intérêt de la sarriette dans ses ragouts de haricots blancs ? Qui lui fait comprendre que ces médicaments qu’elle découvrent sont aussi des épices pour une nourriture raffinée, ce qui renforce sa conception holistique de la santé ? Pourquoi invente-t-elle un nouvel alphabet pour écrire une langue secrète que seuls des initiés pourront connaître ? Pourquoi …
L’Église catholique a attendu huit siècles pour la reconnaître comme une sainte, alors que la ferveur populaire entoure depuis toujours sa mémoire. Mais qui est donc Hildegarde de Bingen ?


*On ne connaît que deux ouvrages médicaux composés en Occident au XIIe siècle, et tous deux sont d’Hildegarde. Le premier est la Physica, ouvrage en neuf livres également intitulé : Livre des subtilités des créatures divines. Le second est le Causae et Curae (« Causes et remèdes »), également intitulé Livre de médecine composée. C’est une véritable encyclopédie des connaissances du temps en Allemagne qu’elle nous livre, en matière de sciences naturelles et de médecine.

 

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