On parle beaucoup des « mesures hygiéno-diététiques » pour la prise en charge des facteurs de risque cardiovasculaires.
Utiles en prévention secondaire mais il faudra aussi impérativement une prise en charge thérapeutique en complément d’une correction évidente du mode de vie.
Utiles en prévention primaire et elles devraient être mises en place de façon plus efficace lors de la découverte du ou des facteurs de risque.
De même l’hygiène de vie est fondamentale dans la prévention dite « primordiale » c’est-à-dire empêcher l’apparition des facteurs de risque ; cela concerne essentiellement les enfants, les adolescents et les jeunes adultes.
La nouvelle loi NEUDER sur la prévention des maladies cardio-vasculaires votée en juillet 2026 insiste tout particulièrement sur la nécessité d’implémenter une hygiène de vie plus préventive chez les enfants et les adolescents.
En pratique, ces mesures d’hygiène de vie sont peu mises en œuvre.
Pourquoi ? il y a plusieurs raisons à cela !
Les patients qui ne veulent pas changer leurs habitudes, qui ne ressentent pas de symptômes (notamment en cas d’hypercholestérolémie, d’HTA, de tabagisme actif…)
Les médecins qui n’ont pas le temps ou peu de temps de s‘en occuper,
Notre système de santé trop axé sur le soin et le curatif et pas assez sur la prévention.
La question que nous devons d’abord nous poser est : « est-ce cela apporte vraiment quelque chose ? »
Car changer ses habitudes de vie est une contrainte difficile pour beaucoup.
Proposer ces modifications n’est pas simple.
Il faut que le médecin soit convaincu de l’intérêt de la démarche un peu fastidieuse.
Il faudrait plus de professionnels de santé impliqué dans l’accompagnement éducatif : infirmière, infirmière de pratique avancée, pharmaciens….
On observe bien des effets bénéfiques en comparant le devenir de ce qui « font » par rapport à ceux qui « ne font pas » mais comme toujours, seules des études peuvent répondre à la question de manière scientifique.
Elles existent et datent d’un temps (« que les moins de 20 ans… »)
À la fin des années 1950, un Américain, Ancels Keys a fait le tour du monde pour observer les habitudes des populations et la fréquence des événements cardiovasculaires.
C’est la fameuse étude des 7 pays. C’est en Europe du nord que ces maladies étaient les plus fréquentes avec plus de 30 % des sujets alors que dans le sud, elle était faible avec un maximum de 10 % et en particulier en Crète : 4 %, d’où le « régime crétois » étendu ensuite àl’ensemble des pays méditerranéens.
L’exemple finlandais
Au début des années 1970, la Finlande avait le taux de mortalité cardiovasculaire le plus élevé au monde. Une région, la Carélie du nord, a décidé de remédier à la situation avec un programme de Santé Publique historique lancé pour réduire ce taux, avec des actions ciblées sur le mode de vie (1).
C’était au départ une initiative locale : Une pétition signée par les habitants qui a poussé les autorités à agir face à ces décès prématurés, une initiative communautaire pilote lancée en 1972 avant d'être étendue à tout le pays. Pas de statine, elles n’existaient pas, pas de nouvelle intervention médicale, pas de molécule révolutionnaire. Simplement un changement soutenu et délibéré des habitudes alimentaires et du mode de vie de la population.
La Carélie du Nord enregistrait un taux de mortalité cardiovasculaire de 700 décès pour 100 000 habitants.
Les graisses saturées représentaient 24 % de l'apport calorique quotidien. Le beurre garnissait chaque tranche de pain. On consommait des viandes grasses et des produits laitiers entiers.
Le tout aggravé par le tabagisme.
Le projet Carélie du Nord, lancé cette même année, s'est attaqué simultanément à tous ces facteurs :
- Modification de l'alimentation :
Remplacement des graisses animales (saturées), le beurre, par des huiles végétales et augmentation de la consommation de légumes et de fibres,
Remplacement des viandes grasses par des protéines maigres,
Passage des produits laitiers entiers à des alternatives allégées,
Réduction de l'excès de sel, parallèlement à la réduction des graisses saturées.
- Lutte contre le tabagisme avec des campagnes de sensibilisation actives pour encourager l'arrêt de la cigarette.
- Contrôle régulier de la tension artérielle et du taux de cholestérol.
Le tout relayé par la mobilisation des écoles, des médias locaux et des structures de santé pour relayer les messages de prévention.
Les résultats ont été spectaculaires.
La consommation de beurre sur le pain a chuté de 80 % entre 1972 et 2012.
La mortalité cardiovasculaire a suivi cette tendance à la baisse, décennie après décennie, pendant 40 ans sans interruption entre 1969 et 2011. Chez les personnes âgées de 34 à 65 ans la mortalité va passer de 700 à 50 pour 100000 personnes.
Ce n'est pas une coïncidence, ni le fruit du hasard, c'est une relation de cause à effet qui s'est manifestée en temps réel au sein de toute une population, pas d'une étude menée en laboratoire sur un échantillon de patients restreint.
Une réduction « exceptionnelle » de 84 % de la mortalité cardiovasculaire, résultat obtenu grâce à une politique de santé publique et à des actions éducatives à l'échelle de la communauté, et non par une intervention pharmaceutique.
Mais Le beurre n'a pas été injustement pointé du doigt.
Une consommation de graisses saturées représentant 24 % des calories quotidiennes n'était pas sans danger.
La question n'est plus de savoir si le régime alimentaire influe sur la mortalitécardiovasculaire à l'échelle d'une population. La question est de savoir pourquoi nous continuons à faire semblant d'ignorer la réponse…
Une personne qui réduit sa consommation de graisses saturées, les remplace par des huiles végétales et des protéines maigres, arrête de fumer et diminue son apport en sel, peut modifier radicalement l’évolution de son risque cardiovasculaire en quelques années.
C'est toute la différence entre une région, la Carélie du Nord affichant le taux de mortalité cardiovasculaire le plus élevé au monde devenue région devenue l'une des plus performantes. Elle n'a pas attendu l'arrivée d'un nouveau médicament. Elle a transformé l'environnement alimentaire, sensibilisé la population et maintenu le cap pendant 40 ans avec une réduction de la mortalité cardiovasculaire de 84 % en quatre décennies, sans recourir à un seul nouveau médicament.
C'est la preuve, en conditions réelles, que des changements durables d'alimentation et de mode de vie, mis en œuvre à grande échelle, sauvent des centaines de milliers de vies. Cessez d'attendre qu'une pilule accomplisse ce qu'une fourchette peut faire.
Le problème est qu’entre le changement de mode de vie et le médicament, la majorité des personnes vont choisir… le médicament sans rien changer à leur alimentation. On le voit avec le succès considérable des nouveaux médicaments anti-obésité qui il est vrai sont très efficaces.
En Finlande, le système de santé est très encadré et certaines choses sont plus facilement acceptées par rapport à « l’indiscipline » du sud de l’Europe.
La prévention du diabète
Autre étude bien connue : The Diabetes Prevention Program (DPP) (2).
Cette étude américaine réalisée entre 1996 et 2001 visait à déterminer si la modification du mode ou la prise d’un médicament permettrait de prévenir l’apparition d’un diabète de type 2.
Elle concernait 3 234 participants ; 55 % étaient de type caucasien et 45 % appartenaient à des groupes minoritaires présentant un risque élevé de développer la maladie.
En pratique, tous les sujets étaient atteints d’un prédiabète avec les éléments suivants :
- Un parent, un frère, une sœur ou un enfant atteint de diabète de type 2,
- Un indice de masse corporelle (IMC) ≥ 30 kg/m²,
- Un taux de sucre (glycémie) à jeun compris entre 1,10 et 1,25 g/l,
- Un taux d’hémoglobine glyquée (HbA1c) compris entre 5,7 et 6,4 %,
- un diabète gestationnel diagnostiqué lors d'une grossesse antérieure.
Ce choix s’explique par le fait de devoir intervenir dans une population menacée : des sujets àhaut risque. En effet l’intervention ne pourra pas être conduite durant un temps très long et il faut que des événements, ici le diabète apparaissent durant cette période ; Avec des sujets à faible risque, l’étude risque d’être négative c’est à dire terminée sans aucune différence entre les groupes car les événements n’auront pas eu lieu faute de temps suffisant.
Les 3234 participants ont été répartis par un tirage au sort dans l'un des groupes suivants :
- Groupe dit « Contrôle » d’environ 1000 personnes qui prenaient un comprimé de placebo 2 fois par jour et recevaient des conseils standards concernant l'alimentation et l'activité physique.
- Groupe « Metformine » : Les participants de ce groupe - encore 1000 personnes -prenaient de la metformine, un médicament antidiabétique en comprimés deux fois par jour et recevaient les mêmes des conseils standards.
- Enfin, le troisième groupe « Modification du mode de vie » a reçu une formation dite intensive en réduisant leur consommation de graisses et de calories ainsi qu'en pratiquant une activité physique.
Les chercheurs rencontraient les participants individuellement au moins 16 fois au cours des 24 premières semaines, puis tous les deux mois, avec au moins un appel téléphonique entre les visites.
On peut critiquer ce qui a été fait avec le premier groupe : si l’on croit aux bienfaits de l’intervention (traitement ou éducation thérapeutique) alors pourquoi ne pas la proposer à tout le monde ?
C’est pourtant indispensable, d’un point de vue méthodologique, pour pouvoir apprécier le bénéfice réel, s’il existe, de l’intervention qui peut être n’aura pas de résultats probants.
La metformine est LE traitement de référence depuis 50 ans du diabète de type 2.
Ce qui revient finalement à prendre le médicament du diabète … pour ne pas devenir diabétique !
Ces modifications “intensives” du mode de vie n’étaient pas si draconiennes :
Perte de poids ≥ 7 % et maintien de cette perte de poids.
Activité physique ≥ 150 min / semaine ; c’était déjà le conseil de l’OMS, toujours en vigueur avec la démonstration récente que 3 fois 50 minutes dans la semaine sont à peu près équivalentes aux 150 min totales.
Les résultats :
Au bout d'environ trois ans, avec un suivi maximum de 4,5 ans dans le groupe contrôle, 37 % de nouveaux cas de diabète : plus du tiers, ils étaient vraiment à risque.
Environ 5 % des participants au programme de modification du mode de vie ont développé un diabète chaque année au cours de l'étude, contre 11 % des participants ayant pris le placebo.
Les participants au programme de modification du mode de vie étaient à 20 % et réduisaient de 58 % leur risque de développer un diabète de type 2 par rapport à ceux qui prenaient le placebo.
Ce programme s'est avéré efficace pour tous les groupes participants, pour les hommes comme pour les femmes et plus particulièrement chez les sujets âgés de 60 ans et plus, réduisant leur risque de développer un diabète de type 2 de 71 %.
Les participants ayant pris de la metformine, sont à un niveau intermédiaire avec 28 % de nouveaux cas à 4 ans. Ils ont réduit de 31 % leur risque de développer un diabète de type 2 par rapport à ceux ayant pris un placebo soit moins qu’avec les modifications du mode vie. Elle a été plus particulièrement efficace chez les femmes ayant des antécédents de diabète gestationnel, chez les personnes âgées de 25 à 44 ans et chez les personnes avec un indice de masse corporelle de 35 kg/m2 ou plus.
À l'issue de l’étude, tous les participants ont eu accès à une version de groupe modifiée du programme de modification du mode de vie.
Pourtant, il faut souligner que sur un suivi plus long d’environ 10 ans, un nombre non négligeable de ce groupe prise en charge intensive sont quand même devenus diabétiques : lassitude, relâchement du suivi, évolution de la maladie… et puis, soyons honnête, il est plus facile de prendre un comprimé que de modifier ses habitudes mais l’échéance a été retardéede quelques années, ce qui est important notamment pour les complications sur les petits vaisseaux comme ceux de la rétine.
En conclusion
Les preuves existent bien sur le fait que la modification du mode de vie, notamment le « bien manger-bouger » sont très efficaces.
Dans certains cas, elle est même plus efficace que la prise de médicaments.
L’idéal est, plutôt que d’opposer les 2 prises en charge où les médicaments vont l’emporter, de les associer avec des effets complémentaires et synergiques.
Ces modifications doivent être proposées aux sujets à risque ;
Au niveau national ? il faut être ambitieux en Santé Publique. Espérons que la toute récente loi NEUDER sur la prévention cardio-vasculaire (3) soit réellement mise en application par nos tutelles. En attendant, essayons de la faire individuellement, les personnes qui voudront bien y adhérer, pour peu qu’on les accompagne, ne s’en porteront que mieux à court et moyen termes.
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