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histoire

Une femme nue sur les murs de la Faculté de médecine

Qui n’a pas été frappé en passant devant la faculté de Médecine de la rue des Saints-Pères par un médaillon qui orne la façade de l’imposant bâtiment, où l’on voit sculptée en ronde-bosse une femme totalement nue, retenant son vêtement de la main gauche, impassible, alors qu’elle subit les commentaires de deux hommes assez méprisants, discutant sans doute de ses charmes sans aucune aménité. Le médaillon porte une légende : AGNODICE FEMME MEDECIN DEVANT L’AREOPAGE…

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Qui est donc cette Agnodice dévoilant ses charmes aux magistrats de l’aréopage ? Pourquoi comparait-elle devant le tribunal d’Athènes ? Pourquoi le médaillon parle-t-il de femme-médecin, alors que la médecine était réservée aux hommes ? Que raconte cette histoire, ainsi étalée sous les yeux des étudiants ?

Agnodice d’Athènes (vers 300 av. J-C)

Agnodice est une fille de la haute société athénienne et vit une enfance heureuse dans une époque troublée. Mais ce ne sont pas les affaires politiques qui la préoccupent : son rêve est de devenir médecin… Drôle de rêve pour une fille d’Athènes. Car dans cette société de citoyens mâles, étudier est interdit aux femmes et aux esclaves. Mais Agnodice n’en démord pas : elle sera médecin et va se donner les moyens de l’être. Envers et contre tous, si nécessaire.

Elle s’en ouvre à son père, citoyen respecté de la ville et qui adore sa fille. Tout lui plait en elle : sa beauté, son humour pétillant, son sens de la répartie et surtout sa farouche détermination en toutes choses. « Père, puisque seuls les garçons peuvent faire des études dans ce pays, je me déguiserai en garçon. »

D’abord couper ses cheveux, elle le fait sans regret, sans regarder un instant le tas de boucles blondes qui s’étale aux pieds de son esclave favorite qui, elle, pleure les ciseaux à la main. Une écharpe de lin a tôt fait d’écraser sa poitrine, et son chiton est raccourci aux genoux comme le portent les garçons de son âge. Elle assujettit sa ceinture de façon à obtenir un bouffant un peu exubérant qui éloigne le tissu de son corps et ne permet pas de deviner ses formes.

Agnodice est devenue un garçon, un charmant jeune homme, aux traits un peu trop fins peut-être, mais dans la Grèce antique ce détail est plutôt bien porté.
- Tu ne pourras pas faire tes études à Athènes, nous sommes trop connus, lui dit son père. Mais j’ai pris contact avec le meilleur médecin de notre temps. Il enseigne à Alexandrie en Egypte, il se nomme Hérophile de Chalcédoine et le coursier vient de m’apporter sa réponse : il attend de pied ferme mon fils Miltiade pour l’enseigner s’il le juge digne.
- Miltiade le sera, lui répond sa fille, le front buté, et il ne te décevra pas non plus.

La ville d’Alexandrie est devenue comme le phare qui domine son port, la lumière culturelle du monde de son temps. Le roi Ptolémée vient de créer un nouveau Mouseîon (Musée) et une Bibliothèque. Il réunit dans sa ville les plus grands savants de son temps. Là, Agnodice/Miltiade suit avec passion l’enseignement d’Hérophile, ce maître prestigieux qui anime l’école de médecine. Elle se passionne pour l’enseignement de la gynécologie et de l’obstétrique, si bien que quelques années plus tard Miltiade est reçu premier de l’examen de médecine de l’école.

Retour à Athènes

C’est donc à l'art des accouchements et au traitement des maladies des femmes qu'Agnodice se consacre dès son retour. C’est un grand succès. Les femmes font confiance à ce jeune et beau médecin, formé par le meilleur des maîtres, qui sait leur parler, les comprendre et dont le talent n’a d’égal que la modestie. La réputation de Miltiade dépasse bientôt les murs de la ville pour attirer les patientes de tout le Péloponnèse.

Tant et si bien que des confrères jaloux (ça existait déjà à Athènes !) se chargent de monter une cabale pour détruire ce brillant jeune homme qui devient gênant en leur faisant trop d’ombre. Ils saisissent l’aréopage, c’est à dire le tribunal suprême d’Athènes, en l’accusant de profiter de son métier pour séduire et corrompre les femmes mariées. L’accusation est grave et les sanctions encourues des plus sévères, pouvant aller jusqu’à la mort.

C’est ainsi qu’un soir à la nuit tombante, Agnodice doit comparaitre devant les archontes de l’aréopage, qui lui signifient d’emblée la gravité des accusations portées contre elle. Elle n’a plus qu’une issue pour faire taire ces soupçons indignes. Et lentement, comme se dévêt une femme de petite vertu, elle laisse tomber à ses pieds son manteau et dégrafe son chiton. Elle apparaît alors magnifique dans sa nudité, provoquant quelques murmures à la fois réprobateurs et admiratifs dans les rangs des magistrats.

Il devient évident que l’accusation tombe avec les vêtements d’Agnodice. Mais les ennuis ne s’envolent pas pour autant car les magistrats veulent un châtiment exemplaire pour saper toute envie aux filles de suivre un tel exemple et évidemment ils interdisent à Agnodice la pratique de la médecine.

C’était sans compter sur les athéniennes !

Dès le lendemain, toutes celles qu’Agnodice a soignées, celles qui attendent pour l’être et les autres par solidarité féminine, se retrouvent furieuses sur l’Agora, où se réunissent les citoyens :
- Vous les hommes, n'êtes pas des conjoints, mais des ennemis, puisque vous condamnez celle qui nous a apporté les soins et la santé, clame l’épouse d’un archonte.
- Rendez-nous Agnodice, reprennent les autres en chœur !

Devant cette « manif » des femmes d’Athènes, les hommes, éberlués et pour tout dire ébranlés par une telle unanimité, se regardent entre eux, pensant sans doute avec angoisse aux suites domestiques des décisions de l’aréopage. Si bien que rapidement les archontes reviennent sur leur décret et rétablissent Agnodice dans ses droits et dans son métier de médecin.

Ce que la loi d’Athènes refusait fut obtenu par les femmes.

Et tout ceci s’est passé, il y a 23 siècles !

 

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